Notes d’intention de la Réalisatrice

Liliana Dias, Le Grand Voyage

Il y a quelques années, pour payer mes études à la HEAD de Genève, je travaillais dans une maison de quartier comme monitrice. Un de mes collègues venait tous les mercredis avec un enfant de la Fondation Cap Loisirs pour une intégration au sein des autres enfants, ce fut (je croyais) ma première rencontre avec le monde du handicap. En 2001, interpellée par ce contact différent j’ai intégré la Fondation sur le conseil de mon collègue en commençant avec des interventions vidéos auprès des enfants et ensuite des adultes.

Mes études terminées, j’ai continué à travailler à la fondation en parallèle de mon travail de cinéaste. Une de mes premières interrogations fut de comprendre la définition du mot handicap:
Dictionnaire: Le terme handicap désigne la limitation des possibilités d’interaction d’un individu avec son environnement, causée par une déficience provoquant une incapacité, permanente ou non, menant à un stress et à des difficultés morales, intellectuelles, sociales et/ou physiques. Le terme de handicap renvoie également aux difficultés de la personne handicapée face à son environnement en termes d’accessibilité, d’expression, de compréhension ou d’appréhension. Il s’agit autant d’une notion sociale que d’une notion médicale. Ces limitations d’activité et de participation restent variables selon les contextes nationaux ou sociétaux.

C’est cette définition qui est à l’origine de mon envie de faire ce film. Que ce passe-t-il quand on prend des personnes qui sont considérées comme inaptes à des besoins sociaux et qu’on les sort de leurs contextes nationaux et sociétaux? Sont-elles différentes? Si on leur enlève certaines barrières laissent-elles place à d’autres formes de communication? Au contact des participants de la fondation, je me rendis compte que ce qui était un handicap ici en Suisse ne l’était pas forcément ailleurs. Et ce qui était normal pour moi ne l’était pas forcément pour l’autre.

Dans mon village natal vivait une fille que l’on disait parfois un peu lente à faire des choses, mais qui était complètement intégrée au sein de la communauté. Jamais le mot handicap n’a été employé pour parler de sa différence. Ce n’est qu’en grandissant, et en quittant mon village que cette copine de jeux est devenue, en regard de cette définition, une personne handicapée.

J’ai eu envie de voir comment la définition du dictionnaire pouvait être interprétée sous des horizons différents. Je ne désirais pas montrer comment d’autres personnes handicapées vivaient ailleurs pour parler des différents systèmes sociaux, mais mon envie était de donner la parole à des gens que je connaissais, de mettre en lumière leurs capacités, et voir comment ils allaient évoluer dans d’autres milieux.

Je voulais partir ailleurs avec eux, et partant d’un même pied d’égalité, découvrir d’autres pays, en traversant les mêmes peurs et les mêmes inconnues, avec la même curiosité.

N’aimant pas les choses cloisonnées je me suis décidée, en 2005, à faire se rejoindre mes deux principaux intérêts, le cinéma et le travail dans le milieu du handicap, et le moyen de mettre en œuvre cette convergence m’est apparu comme une évidence au contact de Bas Verheij qui orga- nisait en tant qu’ethnologue et animateur de la fondation Cap Loisir, des voyages à l’étranger avec des personnes de bonne ou moyenne autonomie, encadrées par des moniteurs référents. L’envie de côtoyer des populations minoritaires nomades ou anciennement nomades (Peuls, Apaches, Roms, Mongols...) me semblait plus riche et ainsi moins susceptible d’aprioris visant à exclure l’autre.
J’ai filmé 5 personnes sur 7 ans dans leur quotidien à Genève et dans leurs voyages à travers le monde, le temps de voir une évolution de leurs vies et de leur apprentissage du monde.

La rencontre de l’autre se faisait par un biais qui n’était pas celui du tourisme mais celui du voyage et du partage, avec parfois des situations inconfortables et précaires, auxquelles il fallait s’adapter, et qui ont favorisé l’échange et la compréhension du vécu de chacun.

Il était important pour moi que les personnes que je suivais comprennent ce que je voulais raconter d’elles et comment je souhaitais les présenter, et il était important que l’on fasse cela ensemble. J’ai voulu qu’ils testent le matériel de tournage et leur ai montré les images filmées. Je ne voulais surtout pas les stigmatiser et c’est pour ça que leur retour sur mon travail comptait beaucoup.

Au fil du temps j’ai tissé des liens avec beaucoup d’entre eux, et une complicité est née. Leur confiance m’a permis de partager des instants d’intimité que je n’aurais pu filmer si je les avais rencontrés pour la première fois pour ce film.
Au final, ce film me permet de montrer que la différence existe et qu’elle est une vraie richesse. Le handicap peut être une difficulté mais peut s’avérer par moments être un atout qui permet d’aller au contact de l’autre. En tout cas c’est ce que m’ont démontré ces aventuriers. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé: plus d’un milliard de personnes, c’est-à-dire environ 15% de la population mondiale, présentent une forme ou une autre de handicap. Entre 110 et 190 millions de per- sonnes adultes ont des difficultés importantes sur le plan fonctionnel. Je crois que nous sommes tous en contact, de près ou de loin, avec le monde du handicap et c’est pour cette raison qu’il faut en parler, ou en tout cas se questionner, plutôt que de croire que nous pouvons parquer les personnes handicapées entre elles, loin du regard des autres, et faire semblant que le handicap n’existe pas.
Dans un monde où l’on a tendance à juger, catégoriser, étiqueter, emballer et globaliser, il me semble important d’aborder les choses de la vie avec un regard différent, de côtoyer des univers nouveaux et riches et d’amener ainsi une vision plus nuancée du monde qui nous entoure. Avec ce film, j’ai voulu amener un regard différent, et pour finir en cœur avec mes compagnons de voyage, je souhaite citer cette phrase qui a pris tout son sens en faisant ce film:

C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce que l’on allait y chercher
Nicolas Bouvier

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