Le Grand voyage sur radio Vostock

Le Grand Voyage: texte écrit par Povitch Stephane Ausburger et monté par Héloïse Miermon sur Radio VOSTOK, à écouter absolument!

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Au début, étaient Abel le berger et Caïn l'agriculteur.

Caïn, jaloux de son frère, le tua; ce fut la fin du nomadisme, et le début de la civilisation du rendement.

L'histoire bégaie: et partout dans le monde, les derniers descendants d'Abel, Roms, Peuls,

Mongols, Apaches, luttent contre leur disparition programmée, victimes collatérales de l'expansionnisme et du rationalisme occidentaux.

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« Notre but ne doit nullement être de créer (...) une sorte de surhomme, mais simplement d'éliminer peu à peu les sous-hommes défectueux (...) en stérilisant par un acte de volonté

spontanée les porteurs de mauvais germes, tout en déterminant les hommes meilleurs, plus sains, plus heureux et plus sociaux, à se multiplier de plus en plus. »

A qui doit-on ces propos? A un chantre du nazisme? Que nenni! C'est à Auguste Forel, le célèbre scientifique suisse, dont le portrait ornait il y a quelques années encore nos billets de mille francs, fierté nationale et apôtre de l'eugénisme.

Quand il s'agit de progrès et d'hygiène, la Confédération Helvétique ne mégote pas sur les moyens. A la fin du 19e siècle, quand les Etats-Unis lancent la mode de l'eugénisme, les Suisses seront les premiers en Europe à leur emboîter le pas, avec un zèle tout protestant. Ce n'est que dans les années 70 que cesseront les stérilisations forcées pour garantir la pureté de la race... Dans le canton de Vaud, la loi encourageant la stérilisation des « tarés et des personnes socialement déviantes » sera finalement abrogée en 1984.

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Entre nomades et handicapés, les similitudes sont nombreuses: les mêmes préjugés les précèdent, la même méfiance les entoure; en tant qu'incarnation de l'altérité, ils sont en butte aux mêmes persécutions. La rencontre devait nécessairement avoir lieu ! C'est chose faite, avec Le grand voyage, qui sort cette semaine sur les écrans genevois. Ce documentaire de Liliana Dias est l'aboutissement d'un projet lancé par Bas Verheij, responsable du séjour adultes de l'association Cap Loisirs, et anthropologue de formation. Filmé sur plusieurs années, il retrace les voyages aux quatre coins du monde de 5 handicapés mentaux, partis à la rencontre de populations laissées pour compte, que leurs modes d'existence archaïques ont condamnées. Loin du confort du tourisme de masse, ils ont opté, pour une expérience d'immersion éclairante mais exigeante; difficile d'oublier nos réflexes d'enfants gâtés du progrès dans le froid des steppes ou parmi les rats de l'Arizona, et de faire bonne figure en buvant le jus de tripe d'une marmotte ou en se douchant dans un cours d'eau glacé...

En Roumanie, en Afrique, en Mongolie et aux Etats-Unis, la réalisatrice montre avec tendresse leur progressive adaptation à une réalité pénible, leur humour, leur désir de comprendre, leur découragement parfois et leur solidarité dans l'adversité toujours. Entre chaque voyage, dans des séquences intercalaires, on les suit également à Genève, dans leurs activités habituelles, ce qui permet de mesurer le fossé qui sépare leur existence – et les nôtres! – de celle de leurs hôtes nomades, en même temps qu'elles nous dévoilent un pan de ces vies cachées dont on ne sait pas grand chose.

On sait ce qu'en matière d'art donnent les bons sentiments! Et on aurait pu craindre à juste titre que le film ne débouche sur un prêchi-prêcha bien pensant. Or, par miracle, il n'en est rien! La modestie du dispositif, la franchise dans le choix des images, le parti pris d'un réalisme faisant fi des recompositions dramatiques, font que, sans tomber dans l'idéalisation ni dans l'excès inverse, on aboutit à un équilibre très juste, entre la leçon de tolérance et le constat d'impuissance. La facture artisanale, quasi familiale, de la production serre au plus près le réel, avec ses aspérités, son irréductibilité. Et grâce à cela, il y a cette petite musique, qui rappelle Pialat; avec la volonté de tout montrer et de tout aborder, même le plus gênant, comme étant l'expression d'événements parfaitement naturels, sans discrimination: les tensions, les ridicules, parfois; la vie est saisie comme elle est, spectaculairement banale, riche mais, au fond, sans tragédie. Il n'y que le temps qui s'écoule et des êtres qui survivent, en s'adonnant aux éternelles occupations de l'homme: la nourriture, l'amour, le travail, le jeu. L'héroïsme quotidien en somme: comme l'écrivait Audiard, les tâches domestiques ne sont pas sans noblesse et le vrai combat, c'est de prodiguer jour après jour les soins que le corps réclame.

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On ne peut pas s'arrêter là sans parler de la joie de vivre communicative et de la spontanéité rafraîchissante des cinq protagonistes! A chaque nouvelle situation, on se délecte de leurs réactions.

Incapables de dissimulation, ils expriment comme des livres ouverts leurs sentiments. Comme chez les enfants, on voit chez eux fonctionner à l'état pur tous nos mécanismes émotionnels, élans d'enthousiasmes, accès d'angoisses, de peur; le dégoût face à un plat inconnu, l'effort qu'on fait, par politesse, pour le surmonter... Mais l'évidence trop souvent oubliée que le film rappelle, c'est, dans le tourment, le réconfort que l'autre apporte, l'importance de sa présence et la nécessité du contact.

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Le Grand Voyage porte bien son nom. Comme le suggère le titre, le voyage en question, mais n'est-ce pas le propre de tout voyage et la raison de son attrait, de sa fascination, n'est pas seulement géographique. Le déplacement en lui-même ne présente jamais aucun intérêt; c'est son caractère initiatique, son effet révélateur, qui nous requiert. L'arrachement qu'il entraîne rend au monde son étrangeté native, sa nature problématique: et en assistant aux épreuves de nos voyageurs, dans cet univers décosmétisé, c'est nous-mêmes que nous voyons progresser, en trébuchant, parmi les rocs, passés les mirages de la civilisation.

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